Apocalypse mineure

La petite pierre qu’on avait lancée loin sur le lac et qui après une élégante courbe pénétra dans les eaux claires d’abord puis ombrées encore par la lumière et bientôt plus sombres – pénétra donc un espace sans horizon ni centre sans étoile et sans nom. Elle s’enfonça, ce qui dans le langage des pierres signifie l’inverse.

                                                     Alors

À cause de la profondeur et des ténèbres justement la petite pierre dont le sommeil comptait quelques milliers de millénaires retrouva son origine et entendit distinctement ces mots :

                                   « maintenant, je te connais »

Parole qui développa en elle toute la part jusqu’alors méconnue de son être.

Tu le diras encore

Tu le diras encore mais sans trop insister le ciel d’automne nous convie à des flammèches de beauté les feuilles tombent dans la  main de l’infini le frais nous dessine un visage de pluie nous avons des sommeils sans patrie et nos cœurs battent mesure d’enfance au milieu de la nuit.

                                                    Alors

Quand vous approcherez vos mains vos yeux votre voix même de silence de ces fruits solitaires et de ces mots sans vêture de rime sachez qu’ils ont muri sous un soleil d’absence et l’horizon que vous boirez en les portant sur votre langue est la limite franche où se termine et recommence mon enfance et votre oubli.

Et je te lis Abdellatif Laâbi

ET je te lis Abdellatif Laâbi.
Et je me tais.
Oui je me tais et je m’incline.

 

De tes paroles une lumière,
épi de feu d’où naissent les images,
de tes paroles Abdellatif Laâbi jaillit la vie.

 

Et je te lis Abdellatif Laâbi.
Et je me tais.
Et je t’écoute comme devant le sable du désert
où plonge le regard dans l’infini des dunes
dont les courbes dansantes ne cessent d’imager l’étiolement de notre immensité.

 

Parfois, jaillit d’on ne sait quoi ni d’où vraiment
le sentiment du vide en l’homme
le sentiment d’un estuaire
où le vent nous redit
la liberté devant la mort,
la dignité,
la vie.

C’est écrit dans le chant

(déjà et plus…)

Seigneur, accorde moi la grâce de jouer du monde comme on joue d’un violon. Qu’au toucher de mon âme dans mon corps la corde basse vibre – la chanterelle aussi – et qu’une bande d’oiseaux blancs s’envole des buissons le temps d’une harmonique.

***

Je louerai le poète qui marche en parlant. Si tendre est la lumière dans les feuilles du hêtre. Il semble qu’aujourd’hui c’est le printemps. C’est écrit dans le ciel, c’est écrit dans le chant. Les oiseaux savent quel oubli traverse les enfants, miettes qu’on jette en passant. Aujourd’hui je louerai le poète qui marche en parlant.

***

Il fallait franchir un seuil une porte une frontière un précipice une forêt une ombre seulement une rivière sans ami un océan toujours trop grand un silence ébloui ou le bruit du silence la nuit il fallait donc écrire pour dessiner la vie.