Rendez-vous (5)

On se rend à la parole. La terre nous attend. Il ne faut pas la louper, chercher ailleurs, on raterait l’enfance, on ne viendrait plus au monde. On ne serait plus vraiment là.

Et puis…la voilà dans sa grande robe bigarrée, et tressée de silence, la poésie, grosse de tout ce qui veut naître et devenir. Elle aide le silence à ne pas se sentir oublié, elle habille d’images, elle approche, elle dit moi, elle dit moi, elle dit moi, elle écoute aussi large que l’horizon et l’on grandit soudain à son toucher, elle comprend et l’on voit un chemin où l’on ne voyait plus rien se dessiner.

On n’est pas seul avec la terre. Elle parle quand on parle, elle ne finit jamais, elle ne nous oublie jamais non plus et s’il arrive qu’on la quitte, et s’il arrive qu’on perde la parole, alors on ne sait où l’on va

Rendez-vous (4)

C’est le métier du poète le silence qui habite le temps. Penché sur le passé, il est dans cette eau de toujours à puiser l’avenir. Il laisse croître et venir et germer ce qui n’est plus et ce qui n’est plus devient amour parfois.

Il marche dans les phrases toujours comme on va son chemin, il glane les consonnes près ou loin dans ce qu’on touche et voit. Les voyelles sont le vent de nos cœurs, les oiseaux le savent bien.

Il y a un ciel qui n’est pas toujours pur, une terre pas tant sombre que ça. Il amène les couleurs à portée de voix.

Rendez-vous (3)

Rendez-vous avec la terre. La terre c’est tout et c’est les autres ensuite. Ils sont notre parole sans quoi nous ne parlerions pas. Ils la versent, ils la donnent, on écoute, on regarde, on reconnait qui parle, enfin, on rencontre quelqu’un. C’est toi, c’est moi. On comprend peu à peu, on voit mieux tout à coup, les yeux s’épurent en même temps que l’âme.

Le monde s’élargit parce qu’on entend les mots, parce qu’on les apprend, parce qu’on les comprend. Le monde devient grand. Ils continuent de vivre le visage de la terre, dans le regard des autres, dans le pays de soi et dans la nuit qu’on ne sait pas. On a beau se taire, c’est entendu, et la parole accompagne le temps.

Rendez-vous (2)

…les enfants ne cessent de venir. Ils continuent le monde. Ce qu’ils apportent, finalement, est là dans la parole qui se fait corps, qui se fait temps, qui se fait moi.

Moi la parole

je suis l’enfant fragile de tes mains

je suis l’argile tendre sous ton pas

je suis le bleu de l’horizon

et je respire dans ta voix.

On ne vient pas ici en parlant. C’est bien sur terre qu’on apprend. C’est peut-être pour cela qu’on vient. Et c’est bien d’écouter un poème. C’est à la parole qu’on se rend. Parfois, on se retrouve seul. L’autre n’est pas rencontré, ce n’est pas le silence.

On n’est plus à soi dans ces cas -là. Mais cela n’arrive que plus tard alors qu’on s’est déjà bien éloigné de l’enfance. Alors on se trompe de lieu. C’est ailleurs qu’on arrive, si on peut dire, on ne se trouve pas. Il faut refaire le chemin à l’envers, se retourner pour retourner chez soi, revenir à l’enfance, revenir dans sa voix, recommencer la vie qui est partout…

Rendez-vous (1)

(C’est quelques lignes se rattachent directement aux précédentes, en continuent le déroulé et préparent celles qui seront publiées une autre fois sous le même titre)

…C’est une parole pour soi, mais elle veille. Ça laissera des traces, ça laissera dans l’embarras les quelques uns à qui il se confiera plus tard. Ils ne comprendront pas. Certains diront, c’est comme ça. D’autres ne diront rien. Peut-être qu’il n’y a rien à comprendre. La poésie parle à ce qui, en nous, ne comprend pas, mais pas seulement.

Le petit enfant se se différencie pas tellement de ce qui l’entoure. Le poète non plus. C’est avec l’enfance qu’on écrit. Pas avec le passé. Celle qui fait grandir, comme la poésie. Celle qui met debout, celle qui fait un corps et qui fait corps avec le corps en devenir.

C’est la vie qui devient quelqu’un, c’est quelqu’un qui dit « moi » et c’est ce moi qui mange son chemin dans l’avenir. Ça n’a pas de frontière un moi, c’est dans le monde, c’est dans les autres d’abord puis c’est en nous. Des fois on ne sait plus. Alors on parle et puis l’on vient au monde avec les autres.

Alors s’approche la poésie. Alors une parole monte que personne n’entend sinon ton cœur et que tu gardes comme si tu ne faisais plus qu’un avec le temps.

Rendez-vous

L’enfant écoute réciter une poésie. C’est une maîtresse d’école qui parle. Il a neuf ans, je crois. Il écoute.

Il ne voit plus sa maîtresse. La poésie lui parle, Ce qui lui parle, est-ce bien la poésie, est-ce lui-même?

il ne sait pas, ce n’est même pas une question, il n’y pense pas, il ne pense à rien. Il écoute et parle dans ce qu’il entend.

Il dit: »C’est ça que je veux être ». Il le dit sans le dire, c’est en lui. Personne d’autre ne l’entend.

C’est embêtant, ça ne veut rien dire et c’est pourquoi, longtemps, il repassera ces choses en son cœur. Longtemps il se taira.