Cadence d’hiver

 

On a jamais le temps

C’est le temps qui nous a

Comme un petit caillou

Dans le creux de la main

Ou comme on tient parfois

Un marron tout luisant

Qu’on jette n’importe-où

Mais pas n’importe quand

Car le temps qui nous fait

S’accroche malgré tout

Aux saisons dans les arbres

Aux arbres dans la nuit

Et les fruits du silence

Mûrissent à l’envers

Du bruit dans la cadence

Aiguisée de l’hiver

On a jamais le temps

Mais le temps ne dit pas

Le chemin qu’il prendra

Car il ne le sait pas

Alors va la musique

Au bout de tes chemins

Chante ta mélodie

Et clame tes refrains

Pluie de saison

On parle un peu tout seul
On n’est pas vieux pour autant
On a l’âge du monde
On puise au fond du temps.
Le temps qu’il fait bien-sûr
Non pas le temps qu’il faut
Car on n’est jamais sûr
De parler vrai ou faux
C’est donc d’étoiles que sont
Les pluies de saison par ici
C’est dans la boue de nos sabots
Que nous parlons à l’infini
C’est là que nous taisons
C’est là que puisons
De temps en temps de jour
nos mots et notre nuit.

Devant toi

Trop de questions nuit au calme des étoiles.

Le ciel n’est pas toujours un pays pour demain.

La brume en attendant rafraîchit le jardin.

Tes forces s’éloignent.

D’autres viennent.

Lève la main et montre

Ce qui est devant toi.

La vie est là toute entière

Et t’attend sans détour.

Je m’arrête un instant

Et je cherche le lieu, le souvenir d’où viennent ces images, ces impressions fugaces que je tente de saisir, ces gestes que j’ essaie d’écrire et de dire. Je cherche mais je ne sais pas trop où regarder ni quoi dire, je regarde surtout mais c’est encore une métaphore car un monde disparait sous mes yeux, un autre apparait en moi, je ne vois pas toujours ou presque toujours pas le lien entre les deux ni la distance ni le passage.

                                                   Alors

Il m’arrive de ne plus savoir si je regarde ou si je suis regardé, de ne plus être sûr d’entendre ce que je vois ou de voir ce que j’entends. Je dis que je remonte un chemin, comme une truite remonte un torrent, je dis parfois que c’est l’attente ou le ciel ou la mer aussi, la mer qui est à elle seule un pays que je touche au moindre geste du cœur, au moindre geste de l’oubli, au moindre geste d’être ailleurs ici.

Apocalypse mineure

La petite pierre qu’on avait lancée loin sur le lac et qui après une élégante courbe pénétra dans les eaux claires d’abord puis ombrées encore par la lumière et bientôt plus sombres – pénétra donc un espace sans horizon ni centre sans étoile et sans nom. Elle s’enfonça, ce qui dans le langage des pierres signifie l’inverse.

                                                     Alors

À cause de la profondeur et des ténèbres justement la petite pierre dont le sommeil comptait quelques milliers de millénaires retrouva son origine et entendit distinctement ces mots :

                                   « maintenant, je te connais »

Parole qui développa en elle toute la part jusqu’alors méconnue de son être.

Tu le diras encore

Tu le diras encore mais sans trop insister le ciel d’automne nous convie à des flammèches de beauté les feuilles tombent dans la  main de l’infini le frais nous dessine un visage de pluie nous avons des sommeils sans patrie et nos cœurs battent mesure d’enfance au milieu de la nuit.

                                                    Alors

Quand vous approcherez vos mains vos yeux votre voix même de silence de ces fruits solitaires et de ces mots sans vêture de rime sachez qu’ils ont muri sous un soleil d’absence et l’horizon que vous boirez en les portant sur votre langue est la limite franche où se termine et recommence mon enfance et votre oubli.

Et je te lis Abdellatif Laâbi

ET je te lis Abdellatif Laâbi.
Et je me tais.
Oui je me tais et je m’incline.

 

De tes paroles une lumière,
épi de feu d’où naissent les images,
de tes paroles Abdellatif Laâbi jaillit la vie.

 

Et je te lis Abdellatif Laâbi.
Et je me tais.
Et je t’écoute comme devant le sable du désert
où plonge le regard dans l’infini des dunes
dont les courbes dansantes ne cessent d’imager l’étiolement de notre immensité.

 

Parfois, jaillit d’on ne sait quoi ni d’où vraiment
le sentiment du vide en l’homme
le sentiment d’un estuaire
où le vent nous redit
la liberté devant la mort,
la dignité,
la vie.

C’est écrit dans le chant

(déjà et plus…)

Seigneur, accorde moi la grâce de jouer du monde comme on joue d’un violon. Qu’au toucher de mon âme dans mon corps la corde basse vibre – la chanterelle aussi – et qu’une bande d’oiseaux blancs s’envole des buissons le temps d’une harmonique.

***

Je louerai le poète qui marche en parlant. Si tendre est la lumière dans les feuilles du hêtre. Il semble qu’aujourd’hui c’est le printemps. C’est écrit dans le ciel, c’est écrit dans le chant. Les oiseaux savent quel oubli traverse les enfants, miettes qu’on jette en passant. Aujourd’hui je louerai le poète qui marche en parlant.

***

Il fallait franchir un seuil une porte une frontière un précipice une forêt une ombre seulement une rivière sans ami un océan toujours trop grand un silence ébloui ou le bruit du silence la nuit il fallait donc écrire pour dessiner la vie.

Je ne sais plus très bien

Oui, il y avait du vent et le temps n’était pas en soleil
mais la terre et les arbres et les routes luisantes
s’offraient en beauté au passage éphémère du poète.
Il n’était pas seul mais il était seul.
Un ruisseau chanteur qui roulait sa grâce en clapotant
au bord d’un chemin de terre l’arrêta un moment
mais il ne s’arrêta pas. On l’appelait pour passer le pont de bois,
beau lui aussi comme dans une chanson de son enfance,
et voilà qu’il venait et passait sur le pont
mais il ne passait pas, ne venait pas, son pas n’avait que le poids
de l’instant, il marchait un peu au-delà, souriait et parlait aussi
en suivant le chemin dans le bois avec enfants pas loin
et comme un grand silence au fond de soi.